LE TUEUR DE TEMPS

Dessin de Raoulette
Dessin de Raoulette

Tuer.

Tuer.

Tuer.

10H37.

Depuis de longs mois, l’homme n’avait plus que ce mot à la bouche, ou plutôt dans la tête. Tuer. Il l’avait appris par cœur. Ses lettres : T-U-E-R. Son étymologie : du latin tutari. Sa prononciation : TU-É. Et dans cette relation qui devenait passionnelle avec le mot lui-même, il s’était mis en tête d’apprendre et de répéter huit fois par jour les différentes conjugaisons de ce verbe. Huit, comme le nombre de messes que les religieux doivent exécuter par jour. La mort était comme devenue sa religion et tuer était sa messe journalière.

Jour après jour, il avait donc appris la conjugaison. Il avait appris à aimer ce mot, si court mais pourtant au sens étonnamment fort. D’abord, il avait appris le temps du présent de l’indicatif, parce que c’est ce qui lui semblait le plus important : le présent de tuer, l’action de tuer au moment même :

Je tue, tu tues, il tue,

nous tuons, vous tuez, ils tuent.

Puis, comme pour faire ses adieux à un passé qui ne lui convenait pas, il l’avait appris au temps de l’imparfait :

Je tuais, tu tuais, il tuait,

nous tuions, vous tuiez, ils tuaient.

Et du passé composé :

J’ai tué, tu as tué,

il a tué, nous avons tué, vous avez tué, ils ont tué.

Et puis tous les autres temps…

Il y a trois semaines, après qu’il eut fini de vérifier qu’il savait parfaitement conjuguer le verbe « tuer » à tout les temps. Il avait décidé d’étudier le sujet de manière plus sensitive et c’est pourquoi il avait commencé à regarder tous les films de western et de gangsters qu’il pouvait emprunter à ses amis ou à son vidéoclub. Son but était simple : il voulait connaître par cœur le bruit que pouvait faire une balle lorsqu’elle quittait l’arme. Le bruit sourd et métallique d’une arme à feu, d’un pistolet et du cheminement de la balle avant qu’elle en sorte mue par une pression gazeuse.

Attention, les mots « pistolet » et « revolver » ne signifient pas la même chose, pas la même arme. RÉ-VOL-VÈR. PI-STO-LÈ ; le t ne se prononce pas. Longtemps, cet individu comme 90% de la population mondiale, avait confondu les deux mais après quelques recherches, il avait appris la différence. Et aujourd’hui il était hors de question de se tromper. Grâce à tous ces films regardés, dans son esprit résonnait le bruit d’un pistolet. Et non d’un revolver.

La facilité déconcertante à laquelle tout pouvait prendre fin, le faisait fantasmer de manière presque jouissive. Tout cela n’était qu’une question de temps, il le savait. Il avait décidé il y a déjà quelque temps qu’il mènerait son fantasme macabre jusqu’au bout. Il savait que dans quelques secondes il tirerait avec son pistolet et il mourrait. Mais pour lui cela faisait partie intégrante du jeu et pour rien au monde il n’aurait voulu donner sa place à quelqu’un d’autre. Il était incapable de dire depuis quand il tenait cette passion et comment elle était venue, mais aujourd’hui elle était là et il savait qu’elle le pousserait à mener son expérience jusqu’au bout. C’était une passion dévorante.

Le pistolet sur la tempe droite, alors qu’il répétait à voix haute la prononciation du mot. « PISTO-LÈ ; le t ne se prononce pas ». « PI-STO-LÈ ; le t ne se prononce pas ». « PI-STO-LÈ ; le t ne se prononce pas ». « PI-STO-LÈ ; le t ne se prononce pas ». « PI-STO-LÈ ; le t ne se prononce pas ». « PI-STOLÈ ; le t ne se prononce pas ». « PI-STO-LÈ ; le t ne se prononce pas ». « PI-STOLÈ ; le t ne se prononce pas ». Il sentait son corps brûlant être parcouru par la peur. C’était comme un souffle glacé insufflé par le canon qui s’insinuait en lui. Sa peau était parcourue de frissons, ses poils hérissés, et son souffle de plus en plus rapide. Plus que jamais il sentait son cœur propulsant des litres de sang brûlant dans son corps entier. Sa tempe droite ne cessait de gonfler, il avait l’impression qu’elle allait éclater. Mais il savait qu’il ne se passerait rien. Rien, tant qu’il n’aurait pas appuyé sur la gâchette.

La gâchette était celle d’un pistolet américain, qu’il avait pris le temps de faire importer directement des États-Unis. Entre le moment où il avait passé la commande et celui où il avait reçu l’objet, tous les jours il avait regardé sa boite aux lettres, attendant impatiemment l’arrivé de cette arme : un pistolet Star 31, dernière fabrication américaine, pouvait tirer des balles de 9mm Parabellum.

Il ne cessait de se délecter de la sensation du canon glacial sur sa tempe ardente tel un feu. Sa patience se consumait sous la chaleur de son corps. Il voulait tirer mais attendait, et attendait, encore un peu, juste un peu. Il profitait cette différence de température entre le canon et son corps qui jamais plus n’aurait lieu après cet instant fatal où il déciderait d’appuyer et de mourir.

Finalement, il décida qu’il était enfin l’heure et que le temps était venu.

10H39

L’arme sur la tempe. Le doigt tout contre la gâchette. Il tira. L’homme était mort.

L’homme avait tué le temps.

La Rousse

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s