Quand Artaud contaminait Montréal

Pour sa première année à la direction artistique du Festival TransAmériques (FTA), Martin Faucher avait souhaité mettre l’accent sur les questions de transmissions et sur le rôle actif du public. Pari gagné en programmant « Tout Artaud ?! », un spectacle performatif à usage unique, conçu et joué par Christian Lapointe, l’une des étoiles montantes de la scène québécoise. Ce dernier disposait de six jours et six nuits pour mener à bien son projet : lire l’intégralité de l’œuvre d’Antonin Artaud. S’il a tenu presque la moitié du temps imparti, il a surtout su opérer un changement radical dans le rapport qu’entretiennent une œuvre scénique et son public à Montréal.IMG_0045.JPG

 

Les textes d’Artaud, Christian Lapointe les découvrait pour la plupart, lui qui, comme la majorité des gens, n’avait lu que Le théâtre et son double. Il s’en emparait donc en ignorant la direction que cela prendrait, le fil conducteur initial étant la tentative de battre le record mondial de lecture. Le comédien s’est donc plié aux règles très strictes du Guinness des Records afin de mettre en place ce qui allait s’apparenter à un rituel dramatique de 57 heures. Lors du top départ, à 7 heures du matin le 23 mai 2015 au théâtre La Chapelle, tout se passait comme si l’interprète tentait ce record, alors même qu’il ne s’était pas officiellement inscrit et que ses calculs préparatoires de vitesse lui suggéraient qu’il n’irait pas au bout des 28 tomes.

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Photo de Camilla Pizzichillo

 

Mais après quelques heures, déjà, l’intention se transformait. En effet, en dehors de l’aspect spectaculaire de la prouesse, le concept aurait pu sembler simple, voir simpliste, si Christian Lapointe c’était contenté de ce fil rouge. Au contraire, les codes du Guinness ont été le prétexte, l’armature d’une performance sans forme pré-établie. Guidé par l’improvisation et l’épuisement graduel, le comédien a tiré un trait sur le débit de lecture rapide et la tentation de se préserver, pour ne plus être que dans l’instant et la fulgurance. « Parfois, on a peur d’y aller plein gaz parce qu’on s’économise, mais quand on vide de l’énergie on fait de la place pour de la nouvelle, on vidange », expliquait-il à postériori, dans la conférence de presse relative à cette performance. « Je me suis mis à jouer sur la question du temps (…) A partir du moment ou j’ai arrêté d’être celui qui lit et qui essaye d’aller au bout de l’œuvre j’ai commencé à être celui qui a cinq jours pour faire ce qu’il a à faire. »

 

Les concepts de réussite et d’échec n’avaient donc plus lieu d’être, étant remplacés par l’importance du processus, par la traversée des textes d’Artaud. Il n’était d’ailleurs pas anodin qu’un point d’interrogation doublé d’une exclamation ponctuent le titre de la proposition : l’incertitude et la surprise étaient continuellement à l’œuvre dans cette pièce où le rôle du spectateur devenait capital. Littéralement porté par le regard du public, Christian Lapointe pouvait s’appuyer sur ceux qui faisaient un grand bout de traversée avec lui. Et cela non plus ne pouvait s’anticiper. Ainsi de cet homme pensant venir pour une trentaine de minutes et qui a passé 20 heures dans la salle, ou de cette étudiante qui est restée une nuit entière…

 

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Photo de Camilla Pizzichillo

Beaucoup de remarques relevaient du sentiment de « ne plus se sentir au théâtre », ou de « se sentir au théâtre comme jamais ». La pensée de Christian Lapointe en train de lire s’est également propagée bien au delà des murs physiques de La Chapelle, les festivaliers devenant supporters d’une prouesse autant artistique que sportive. Le QG du FTA (lieu de convivialité où l’on se retrouve après les représentations), disposait d’un écran géant retransmettant en continu l’avancée de la lecture. Ainsi, même en soirée, même dans la distraction, il était toujours possible d’avoir en tête l’image d’un homme seul en scène offrant un geste artistique de gratuité totale. Par delà même le cercle des fidèles du festival, les conversations autour d’Artaud se sont multipliées dans la ville durant ces quelques jours, apportant un sens supplémentaire à la performance.

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Photo de Camilla Pizzichillo

 

Créant le show au fur et à mesure qu’il découvrait le texte, Christian Lapointe inscrivait aussi son improvisation dans des procédés comiques de répétition que ne pouvaient saisir que les spectateurs les plus endurants, alors même que personne n’a vu l’intégralité de la représentation. Echanges, acclamations et interpellations directes en ont découlés, dans les limites que s’imposait l’acteur. « Dans la relation avec la salle, j’essayais de garder de la distance qui fait que bien qu’il y ai de la familiarité (…), cela reste un espace sacré. Même si on le profane. » Un réel engagement du spectateur s’opérait aussi dans la mesure où l’ensemble de l’assistance était à vue, bien loin du confort impersonnel qui consiste à être dans le noir calfeutré des dispositifs traditionnels.

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Photo de Camilla Pizzichillo

 

La scénographie répondait aux besoins physiologiques de base : un lit et un toilette chimique en fond de scène, des vêtements propres sur un portant, tous identiques, un vélo, une station debout et une autre assise, une table sur laquelle bouteilles d’eau et huiles essentielles étaient disposées. Le plateau, initialement ordonné et très épuré, a connu une évolution symétrique au changement d’intention du jeu. Extrêmement sobre au début, il devenait par moment totalement chaotique, à l’exacte image du bouillonnement physique et psychique de Lapointe. Sur ce point aussi, le public avait son rôle à jouer. Le seul droit de passage suggéré était en effet de déposer des fleurs sur scène (qu’elles soient dessinées, achetées, cueillies dans l’espace public). Chacun participait donc au dispositif visuel d’ensemble, la scénographie se tissant aussi par l’alliance de tous ces bouquets.

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Photo de Camilla Pizzichillo

 

Si on venait fleurir la scène, assister à la « mort de la jeunesse » de Christian Lapointe selon ses propres mots, on apportait aussi de la matière vive qui nourrissait d’une nouvelle force le comédien. Les feuillets déjà lus et éparpillés au sol se mêlaient aux plantes odorifiques pour une atmosphère organique des plus palpables, tandis que quelques transgressions à la règle des fleurs ont parfois surgies comme autant d’éléments dramaturgiques impromptus. Poussé par l’euphorie, le public venant écouter à 3 h du matin a parfois eu l’envie d’ajouter une petite touche personnelle à l’offrande. Ainsi d’un cône de circulation routière déposé sur la scène en pleine nuit, clin d’oeil aux mises en scènes passées du comédien. Un comédien qui a d’ailleurs su se saisir de l’objet pour faire évoluer le personnage qu’il s’inventait, faisant de ce cône un élément récurant de la mise en scène des heures qui ont suivies.

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Photo de Camilla Pizzichillo

 

Si le spectacle a opéré une mutation chez l’interprète – il a passé un temps sous perfusion et s’est effondré en larmes au moment du clap de fin – cela a aussi été un temps de métamorphose pour l’infrastructure même. Dans un espace nord-américain où les salles de spectacles obéissent aux lois du marché, à la privatisation et au rendement (il n’y a qu’un seul théâtre national au Québec, à Ottawa), cette proposition, par sa teneur symbolique, portait en elle de quoi bouleverser le paysage habituel de la représentation. Offrant la possibilité à un lieu de rester ouvert 24h sur 24, de devenir un réel espace public où convergent les spectateurs les plus divers, « Tout Artaud ?! » a permis de retrouver le temps du recueillement commun, de recréer une agora et de rendre l’observant actif.

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Photo de Camilla Pizzichillo

 

Dans la nuit du 25 au 26 mai, à 2h45, après deux jours, 19 heures et 45 minutes, 2528 pages lues, 57 heures et 36 minutes de lecture, Christian Lapointe clôturait l’aventure par ces mots : « Je suis à vous du fond du cœur. » Une citation tirée du tome 11 de la lettre à Jean Paulhan, écrite le 10 janvier 1945 de Rodez. Ce hors-temps unique dans le cadre du FTA restera dans les mémoires comme une expérience sensible des plus bouleversantes, véritable hymne à l’immanence et à la vulnérabilité, mais aussi comme un acte politique d’inclusion du théâtre au sein de la cité.

 

 

Aurore Krol.

 

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