Edmonde et autres saint(e)s PARTIE I

Culture Dessinée rencontre Christine Armanger, créatrice et interprète de Edmonde et autres saint(e)s, pièce chorégraphique et performative hagiographique, qui s’inspire de l’histoire de saint Sébastien, sainte Agathe, sainte Lucie, et les réactualise.

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Crédit :  Salim Santa Lucia

Culture Dessinée : Pouvez-nous raconter votre nouvelle création Edmonde et autres saint(e)s – Partie 1 ?

Christine Armanger : La pièce procède d’une mise en tension entre un corps virtuel, celui de l’avatar que j’utilise sur les réseaux sociaux, Edmonde Gogotte, et son double de chair, que j’interprète ; chacune étant dans un positionnement d’apparence antagoniste pour aborder les histoires et les martyres de Saint Sébastien, Sainte Lucie et Sainte Agathe. Edmonde propose des tutoriels Youtube décomplexés pour « devenir un saint » réalisées avec tout ce qui traîne chez elle, en DIY, alors que le corps au plateau est à la recherche d’une transcendance, dans un cérémonial chorégraphique proche de la prière. Les apparitions d’Edmonde sont un mélange entre le tutoriel et le vidéo-blog, mais du fait d’une quête éperdue de popularité et de reconnaissance, elle va devenir une sorte de martyr contemporaine. La pièce est pensée dans une progression dramaturgique qui permet d’aborder les questions du corps religieux, de l’intimité, de l’exhibition et du martyre, donc. En filigrane, la question des modèles à qui s’identifier se pose aussi, qu’ils soient d’un autre temps ou d’aujourd’hui.

C. D. : Pourquoi avez-vous envie de représenter ces histoires aujourd’hui ?

C. A. : Pour moi, il y a réellement des liens forts à tirer entre ces histoires très anciennes et notre actualité. Notamment sur la question du martyre. Je cherche à comprendre comment les articuler avec notre présent. Ce qui m’intéresse c’est d’en proposer au public des relectures personnelles…

 

C. D. : Que souhaitez-vous raconter à travers les histoires de ces martyres ?

C. A. : Notre culture occidentale baigne toujours dans ces histoires de saint(e)s et de martyres : les noms des rues, des villes et villages, pour beaucoup nos prénoms, des festivités, sont encore très imprégnés de l’héritage de siècles de catholicisme… Or nous en avons très souvent perdu les clefs d’interprétation. Ces saint(e)s me permettent également d’aborder la question du patriarcat et, peut-être de manière plus troublante, d’un certain érotisme ou même du genre. Si l’on s’intéresse aux histoires des saintes en particulier, on constate que, dans leur martyre, il y a toujours une volonté de mutilation de leur féminité. Les saintes dont je parle dans Edmonde et autres saint(e)s – Partie 1 veulent toutes conserver leur virginité pour Dieu. Elles s’opposent donc, au péril de leur vie, aux hommes qui veulent les posséder : cela les rend fous. Comme il ne parviennent pas à déstabiliser leur âme, leur foi, ces hommes finissent toujours par les abîmer physiquement. Le viol est par exemple très récurrent. Encore aujourd’hui, au XXIe siècle, la place de la femme, ainsi que sa liberté, mais au-delà la question de l’affirmation de ses choix, de sa sexualité, est toujours une question hautement politique. Je trouve pertinent de revenir à ces figures, de les faire résonner dans notre monde contemporain.

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Crédit : Salim Santa Lucia

 

C. D. : En quoi votre démarche artistique rend ces saint(e)s contemporain(e)s ?

C. A. : Pour raconter les histoires de ces martyres, déjà, j’utilise mon avatar Edmonde Gogotte. Et je mets en résonance ces histoires légendaires avec les réseaux sociaux. Internet a produit un réel tournant civilisationnel, sa place prise dans notre société est exponentielle, et donc la question du tutoriel Youtube a complètement changé notre rapport au monde, à la connaissance. C’est pour moi une expression populaire, tout comme il y a des inscriptions très populaires autour des histoires des saints, par des objets, des cultes, des expressions… Si tu ne sais pas faire quelque chose aujourd’hui tu peux apprendre vite, il suffit juste de regarder un tutoriel. J’ai voulu pousser l’absurdité de ces tutoriels comme palliatif à tout ce que nous ne savons pas faire dans la vie, ce qui peut produire de nouvelles stars, de nouveaux modèles. Mes saint(e)s alors revivent grâce à Internet et mettent en relief la question du bashing, c’est-à-dire de l’humiliation en place publique, même si elle est virtualisée. Aujourd’hui n’importe qui peut donner son opinion, se lâcher complètement sur Internet, du fait de l’anonymat, de la protection de l’écran. Internet, nouvelle agora de toutes nos actualités, de la plus futile à la plus ardente, permet ce grand déversoir sous n’importe quel article de journal, sous n’importe quelle vidéo. Il y a les trolls bien sûr, mais plus violemment, l’expression quotidienne de la haine de tout un chacun me surprend toujours autant.

 

C. D. : Comment construisez-vous vos pièces ?

C. A. : Les projets que je mène je les pense dans un tout : scénographie, lumière, son, interprétation… Quand je crée tout cela est au même niveau, ce sont les éléments que j’ai à ma disposition et mon travail consiste à les assembler les uns par rapport aux autres. Généralement je pars du corps, en l’occurrence le mien : c’est un outil autour duquel je construis tous mes éléments scéniques. Dans mes pièces il y a une dimension plastique et picturale très importante. Cela vient de mon rapport aux images : j’ai des obessessions rétiniennes, comme par exemple la fragmentation d’un corps qui ne saurait jamais être entier. Avant de créer, je me laisse pénétrer par des images troublantes, qui me touchent. Puis, je m’interroge : comment en proposant ce corps qui produit une image en mouvement, en y associant tel son, telle lumière, je peux créer quelque chose de sensitif ? Je suis également intéressée par l’utilisation des odeurs dans mes pièces.

 

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Crédit : Salim Santa Lucia

C. D. : Le côte sensoriel est donc très présent dans vos créations…

C. A. : Complétement. Mon travail est pour moi très atmosphérique. Dans mes créations j’ai envie de stimuler les sens du spectateur. J’aime utiliser la métaphore du climat pour parler de mes pièces, un climat dans lequel le spectateur est vraiment englobé. Ce qui m’intéresse particulièrement c’est le rapport au public, je cherche à le rendre actif : il fait partie du tout.

 

C.D. : Au-delà du coté sensoriel, comment, dans vos pièces, le public peut se sentir faire partie de ce tout que vous mettez en scène ?

C. A. : Par exemple j’aime être au même niveau que le public : pas de scène surélevée. Il y a aussi l’intimité que je cherche à créer avec mes pièces et qui contribue à ce rapport avec le public. Généralement, je me place assez proche des spectateurs, je peux même interagir avec eux : je ne fais pas semblant qu’ils ne soient pas là.

 

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Crédit : Salim Santa Lucia

C. D. : Vos créations se présentent comme des rituels, comme des cérémonies. Qu’en pensez-vous ?

C. A. : Effectivement, le plateau n’est pas un espace neutre pour moi. Je travaille alors sur des dimensions plutôt proches du rituel. Je mets en place des situations presque mystiques pour moi : j’essaie de faire travailler mon inconscient, que je ne contrôle pas par définition, pour le mettre en lien avec celui du spectateur en salle, que je contrôle encore moins. Comment le spectateur peut trouver une résonance avec ce qu’il y a sur scène ? Comment chaque spectateur, au-delà de la trame que j’ai pensée, trouve son propre chemin dans les propositions que je trace sur le plateau ? À mon sens, une œuvre d’art n’existe qu’au moment où il y a réception par l’autre. Il faudrait bien sûr définir le sens de « exister » plus profondément, mais est-ce qu’un tableau qui n’est pas regardé existe encore, un livre qui n’est pas lu ? C’est d’autant plus vrai pour le spectacle vivant. Toutes ces questions sont essentielles dans mon travail.

 

C. D. : Y’a-t-il une part d’improvisation dans vos pièces ?

C. A. : Non, mes pièces sont assez écrites, mais elles se situent dans un endroit ambigu entre la danse, la performance et le théâtre. Je trouve compliqué de devoir utiliser des catégories définies, mais je parlerais plutôt de danse performée s’il fallait en choisir une. J’ai donc des partitions chorégraphiques qui sont écrites et dans lesquelles je me laisse une petit marge de manœuvre.

 

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Crédit : Salim Santa Lucia

C. D. : Comment utilisez-vous ces parties chorégraphiques ?

C. A. : Bien que je vienne du théâtre, ma manière de m’exprimer passe vraiment par le langage corporel et plastique. Avant de créer une pièce, je fais beaucoup de recherches iconographiques. Ce sont de réelles sources d’inspirations car dans ces images de l’histoire de l’art, en partant de leur immobilité, de la manière dont elles ont été figées pour l’éternité, je cherche à inventer le mouvement d’avant la pose, ou le mouvement qui arrive après. Pour Edmonde et autre(s) saint(e)s, j’ai fait beaucoup de recherches sur l’iconographie de l’art chrétien. J’ai étudié les poses des saints sur lesquels j’avais décidé de travailler : c’est une base à partir de laquelle je crée et j’interprète la chorégraphie. Pour moi la danse représente aussi une manière d’expression de l’intime, de l’indidicible, qui ne passe pas par la parole et affirme sa propre puissance.

 

C. D. : Et pour Edmonde et autres saint(e)s ?

C. A. : j’ai choisi les cinq saints de Edmonde et autres saint(e)s (dans la Partie 1, trois seulement sont présentés) parce qu’ils avaient tous une implication corporelle forte. J’estimais pouvoir déployer une danse à partir d’un endroit du corps de leur martyre. Pour saint Sébastien c’est au niveau du buste, sainte Lucie les yeux et de la question de la lumière. Pour sainte Agathe il s’agit de mobiliser la poitrine…

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Crédit : Compagnie Louve

 

C. D. : Qui est Edmonde Gogotte, votre avatar ?

C. A. : Edmonde Gogotte est pour moi un intercesseur : elle est à la fois moi et pas moi. Comme les saints, qui sont les intercesseurs du croyant vers Dieu (elle rit). Edmonde semble ne pas se prendre au sérieux et elle peut donc se permettre à peu près tout. C’est un personnage assez désinhibé : c’est très libérateur pour moi. Elle est une surface de projection, peut-être de protection. Mais une chose est sûre : pour moi c’est très clair ce qui est du domaine d’Edmonde, et ce qui m’appartient.

 

C. D. : Derrière Edmonde Gogotte, ton personnage/avatar, il y a Christine Armanger. Qui est Christine pour toi ?

C. A. : Je suis chorégraphe et performeuse, mais j’ai plutôt une formation théâtrale. Si je devais me définir, je dirais que je me sens artiste du spectacle vivant. Je voudrais d’ailleurs en profiter pour remercier mes collaborateurs sur cette pièce, et tant pis si ça sonne « cucul », mais je trouve vraiment important de citer ici Marinette Buchy, Cédric Michon, Boris Grzeszczak, Salim Santa Lucia, Magali Chiappone-Lucchesi, Amanda Castillo, Laurent Bazin, entre autres… Parce que sans eux, aucune de mes créations ne serait possible. Et ça je trouve important de le dire.

 

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Crédit : Compagnie Louve

C. D. : Parmi tous les saints, y en a-t-il un avec qui vous ressentez une proximité ?

C. A. : Je me sens assez loin de la sainteté (elle rit). Mais s’il faut choisir, ce serait « une » et pas « un ». Peut être que celle qui me fascine et me touche le plus est Sainte Thérèse d’Avila. J’ai choisi de ne pas la mettre dans ce spectacle car elle est trop importante pour moi : je souhaite lui consacrer une pièce entière, prochainement. Sainte Thérèse avait des extases mystiques, qui ont été nommées transverbérations. Elle voyait un ange qui portait un javelot enflammé de l’amour de Dieu, et qui lui transperçait le coeur. Cela lui provoquait des extases incroyables, qu’elle a relatées dans ses écrits qui nous sont parvenus. Je trouve le mot transverbérer sublime : la pièce que je souhaite lui consacrer s’appellera justement ainsi : Transverbérée.

 

Propos recueillis par S. Cristina

 

Edmonde et autres saint(e)s PARTIE I  / Création, scénographie, interprétation : Christine Armanger. Le 21 et le 22 septembre au studio Noces de MICADANSES. Présentée dans le cadre du Festival Bien faits! – Micadanses.

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