Seuls / Wajdi Mouawad

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Dessins de Camilla Pizzichillo

 

Mouawad construit et joue une pièce qui raconte la vie d’un personnage, son avatar, tout en dialoguant avec les évangiles, la tragédie grecque (la figure d’Œdipe) et la peinture (en particulier Rembrandt). Le langage est purement contemporain, postmoderne : l’autofiction (le fait de mélanger l’autobiographie avec la fiction), les sources classiques et  récentes (on fusionne les évangiles avec le théâtre de Robert Lepage, un des maitres du théâtre canadien  francophone d’aujourd’hui), l’utilisation de la vidéo, le mélange entre les arts (il y a toute une séquence finale où on voit l’auteur/acteur peindre le scénario dans l’esprit de l’action painting,  courant étatsunien qui prônait la mise en scène de l’acte même de peindre).

Le tout est né quand l’auteur, qui est aussi peintre, a pu contempler le tableau de Rembrandt « Le retour du fils prodigue »  dans la salle 44 de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Ce fut une révélation.

A la hauteur de l’observateur un jeune agenouillé. C’est le pêcheur, c’est-à-dire n’importe quel être humain qui veut être sauvé. Un homme âgé l’accueille dans ses bras. Il a une main d’homme et une main de femme. Il est aveugle. C’est son père, c’est Dieu. D’autres figures regardent la scène, notamment un homme perplexe, c’est son frère bienpensant qui pense qu’il ne se mérite pas la miséricorde du père parce qu’il a pêché.

Le protagoniste meurt à soi-même grâce à un accident et se rend compte qu’il est en train de gâcher sa vie. Il se demande comment faire quand on est en train de gâcher sa vie, quand on l’a pas encore gâchée complètement, on est juste en train de le faire sans vouloir et au même temps en y mettant tous nos efforts.

Le véritable coma qui suit l’accident lui permet de reconnaître le coma métaphorique et existentiel qui précède l’accident.

Le personnage est dans le coma, sans le savoir, comme tout le monde, comme nous, mais juste au moment où il retrouve la source, il prend conscience de son état et il se prépare à renaitre. La prise de conscience de son état est déjà une manière d’en sortir. Un hadith qudsi (parole attribuée à Mohammed, prophète de l’Islam) dit :

Celui qui me cherche, me trouve.
Celui qui me trouve, me connait.

Celui qui me connait, m’aime.

Celui qui m’aime, je l’aime.

Celui que j’aime, je le tue.
Celui que je tue, je le rachète.
Celui que je rachète, je suis sa rançon.

 Le spectacle nous invite à suivre Herwan dans sa quête existentielle et spirituelle, qui est aussi la nôtre, et à se poser pour renaitre à nous-mêmes, rentrer à la maison, terminer avec notre errance. Retrouver sa langue maternelle, retrouver la chaleur du soleil de son Liban natal, l’odeur du thym bouilli, le ciel étoilé, terminer avec l’exil qui est un état mental plus qu’une réalité tangible. Renaitre c’est aussi se réinscrire dans son lignage, au moment où nous créons notre vie à nouveau nous réalisons que nous avons été créées, nous nous tournons vers notre matrice. Pourquoi la mère n’est pas présente dans le tableau de Rembrandt ? Selon Mouawad (Seuls: chemin, texte et peintures, Leméac/Actes Sud, 2008) elle n’est pas là parce qu’elle est morte : c’est la langue maternelle, l’arabe tué par le français quand il avait 12 ans.

 

Renaitre à soi-même est douloureux, tant qu’on peut y perdre la vue (comme Œdipe, Herwan termine aveugle). « La vérité vous fera libres », dit Jésus, mais ce n’est pas la liberté qu’on attendait. Nous sommes au-delà des concepts traditionnels de bien et de mal, tant que le coma peut devenir un ange qui nous libère de la vie ennuyeuse et banale auquel nous nous destinions. Cette liberté ne nous empêche pas de crier, comme le Christ avant de mourir : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » parce que nous restons des êtres humains, des êtres fragiles, les seuls entre les animaux que quand ils sortent du ventre maternel ne sont pas du tout prêts à affronter le monde extérieur.

 

Dans la salle 44 de l’Ermitage il y a un autre tableau de Rembrandt : Le sacrifice d’Abraham. Nous y voyons un autre père qui ne sauve pas son enfant. Nous songeons à l’Œdipe de Sophocle, désespéré, aveugle qui dit : « Mieux vaut cent fois n’être pas né ; mais s’il nous faut voir la lumière, le moindre mal encore est de s’en retourner là d’où on vient, et le plus tôt sera le mieux ! ».  Isaac, l’enfant de Abraham, Œdipe, Christ, nous sommes tous victimes de la loi, de la tradition. Mais on peut toujours être sauvés, se sauver, si l’on accepte de mourir à soi-même avant : Isaac est sauvé par un ange, Œdipe est aidé par ses filles, le Christ renait au troisième jour du moment où un nouveau commandement « Celui qui aime les autres a accompli la loi » se substitue à la loi.

 

Celui de Mouawad est un rappel à l’ordre qui est fait avec beaucoup d’amour, comme une mère sévère qui sait que ses enfants ont besoin avant tout de savoir que ce sont eux les responsables de leurs actions et de leur bonheur. Nous pouvons créer notre vie et notre monde, nous ne sommes pas obligées de subir, nous pouvons vivre poétiquement, nous pouvons nous transformer dans une œuvre d’art, comme Herwan dans la scène finale où il remplit le plateau de couleurs et où il devient à la fois pinceau et tableau d’une œuvre inachevable et incritiquable parce que c’est de la vie qui se fait art et de l’art qui se fait vie.

Andrea Verga

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