Ghurbat – Demandeurs d’exil

Les différents témoignages que j’avais recueilli pendant mon terrain étaient, contrairement à mes attentes, facilement interchangeables à cause de leur similarité, puisque dans les témoignages des demandeurs d’asile la transmission de leur part d’une expérience collective primait sur les spécificités du vécu personnel.
Ils reportaient souvent des histoires qu’ils déclaraient ne pas leur être arrivées personnellement mais qui étaient arrivées à d’autres migrants du groupe.
Au fur et à mesure que je me rendais compte de leur intention d’incarner le point de vue d’une collectivité entière dans leurs récits, je commençais à me représenter ces récits comme révélateurs d’autres dynamiques aussi.
Sur la forme et sur le contenu des récits qu’ils me narraient je voyais le poids et l’influence de la structure d’un discours officiel auquel ils était poussés à s’identifier depuis leur arrivée en France. À force de devoir présenter leur récit aux institutions qui analysent leur demande d’asile, ce récit se cristallise dans un modèle qui reflète les attentes des institutions concernées. Ils sont poussé à un processus de reconstruction identitaire, mais cette nouvelle identité qui leur est de quelque sorte imposée par les attentes des institutions, ne correspond souvent pas à la meilleure identité envisageable pour le commencement d’une nouvelle vie et pour une réinsertion sociale, car il s’agit d’une identité centrée sur la souffrance et sur le passé.
Il s’agit malheureusement d’un système pervers qui fait que même les institutions qui se proposent d’aider les réfugiés dans leur réinsertion sociale soient influencées par le système de manière contre-productive.
[…]La rédaction d’un dossier contenant le récit du voyage et les raisons qui ont poussé le demandeur d’asile à quitter son pays natal, représente une étape fondamentale pour sa reconstruction identitaire. À ce moment là, il entre en jeu le poids de tous les témoignages d’expériences négatives qui circulent dans la collectivité des demandeurs d’asile, comme les cas de refus d’asile ou de rapatriement, et le poids des attentes des institutions ; il s’agit d’un discours extrêmement délicat, mais d’après mon expérience de terrain je pourrais résumer ainsi la manière dont ces attentes sont aperçues chez les demandeurs d’asile : « est-ce qu’on a assez souffert pour mériter le commencement d’une nouvelle vie ? » Et c’est face à cette perception des attentes des institutions que leur reconstruction identitaire prend place. Il s’agit comme on a vu d’une reconstruction centrée sur ce « est-ce qu’on a assez souffert »,et qui vise à justifier leur existence par la douleur. C’est donc aussi en fonction de cela qu’ils s’appuient sur un modèle de récit moins subjectif que collectif, et ils y intègrent les histoires arrivées à d’autres membres de leur collectivité, là où ils considèrent que leur récit personnel manque d’éléments douloureux.
Celle entre le demandeur d’asile et les institutions d’accueil est une relation très complexe: tant que le demandeur d’asile dépersonnalise son récit, il le pousse vers la limite de la fiction, les institutions poussent à la limite leur recherche de frontière entre réalité et fiction, entre individu et collectivité ( la démarche logique faite par les institution est la suivante : les expériences qu’ils déclarent être arrivées à d’autres migrants sont moins vérifiables, à la limite même pas vérifiables ; elles pourraient être même tirées du fictif, de l’imaginaire qu’ils nourrissent par rapport aux souffrances de la migration. A quel point le fait de déclarer ne pas avoir vécu personnellement certaines expériences peut prouver qu’ils ont vécu personnellement le reste des expériences narrées en première personne, surtout quand la forme et le contenu de ces deux types d’expériences ne diffère pas ?).
Au même temps, tant que les institutions traitent les cas individuels en question comme le cas d’une collectivité généralisée sous le nom de demandeurs d’asile, comme s’il s’agissait d’une entité abstraite qui n’est pas faite d’êtres humains, ces êtres humains sont poussé à dépersonnaliser leur vies. Les institutions d’accueil établissent, en analysant les cas sociaux et politiques des pays intéressés, des nivéaux de  »conditions de souffrance » au dessous desquels le migrant se voit nié le droit de recommencer une vie. Mais on voit bien qu’il s’agit de conditions généralisées, tirées des analyses des collectivités d’où les demandeurs d’asile proviennent. Par contre, le niveau d’endurance à la souffrance varie d’un individu à un autre. Et quand le demandeur d’asile n’est pas considéré en tant qu’individu par les institutions, car le degré individuel d’endurance à la souffrance est généralisé à celui d’une collectivité, lui même il est poussé à se voir comme collectivité ; c’est en raison de cela que dans les champs de sa vie où ses souffrances individuelles sont inférieures aux niveaux requis pour sa collectivité, il s’appuie dans ses récits aux souffrances de sa collectivité.
Après une analyse des similarités entre des différents témoignages, j’ai décidé de concentrer mon travail sur le témoignage d’un seul enquêté, en me rendant compte de sa valeur exemplaire.
Je m’apercevais dans son discours de la présence d’une recherche de subjectivité, comme à vouloir se libérer du poids de l’identité collective. Son récit commençait imprégné du discours officiel, mais au fur et à mesure évoluait vers une subjectivité plus assumé. Il devait se rendre compte d’être devant un regard différent de celui des institutions. Il était à la recherche de son point de vue subjectif dans son récit d’auto-représentation.
Davide Scarfagna
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