En résonance avec le documentaire Ghurbat – Demandeurs d’exil de Davide Scarfagna

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Lorsque je cherche Demandeurs d’exil  sur Google Videos pour revoir le petit chef d’œuvre de mon ami Davide, Google, qui ne comprend pas la poésie, me dit : « Essayez avec cette orthographe : demandeurs d’asile ». Eh bien non, on parle bien de « Demandeurs d’Exil ». Car si l’asile renvoie à une condition juridique bien connue, l’exil est ici aussi une condition psychologique. Davide rentre, à travers la poésie, dans les terroirs marécageux de l’âme humaine pour nous parler de quelque chose qui peut résonner chez n’importe quel être humain, ce sentiment d’exil, de ne pas se sentir chez soi. Ce documentaire a le mérite de ne pas s’arrêter à une perception médiatique et superficielle de la question : une vision où la personne réfugiée, migrante, est toujours vu(e) dans son altérité, menaçante pour les médias de droite et digne de pitié pour les médias de gauche (au moins lorsqu’il s’agit d’un « vrai réfugié » car n’importe quel réfugié est suspecté d’être un migrant économique, c’est-à-dire un « imposteur »).

Le documentaire est construit à partir d’un seul témoignage, celui d’un réfugié afghan.

C’est un récit assez factuel, qui contient beaucoup de détails qui font mal au cœur et qui étonnent même les personnes qui connaissent un peu les questions traitées. On pourrait penser qu’il est difficile d’atteindre l’universel à partir de ce récit tant particulier. Ce n’est pas peut-être le cas. En premier lieu parce que ce récit contient en lui beaucoup d’autres récits que nous n’entendrons jamais parce que leurs protagonistes sont morts en essayant de joindre la forteresse Europe. C’est le récit d’un survivant qui a dû mettre tous ses efforts pour sauver sa vie (jusqu’à payer à un passeur un prix supplémentaire pour être sûr de pouvoir survivre) mais qui à la fois ne peut pas s’empêcher de dire « nous ».

Les mots du témoignage sont accompagnés par des images où l’on voit défiler Paris et sa proche banlieue dans son quotidien le plus banal et le plus gris. On commence par la banlieue sud vue à travers le RER B. On continue ensuite avec le centre de Paris vu à travers la fenêtre d’un bus. Les bâtiments HLM et les palais haussmanniens se rejoignent, malgré leur esthétique et leur destination sociale opposées, grâce à leur échelle peu humaine et leur caractère austère et impersonnel. Les arrêts aux gares marquent des moments où on a l’impression de pouvoir voir les choses plus clairement. Mais ce n’est qu’une illusion car le moyen de transport choisi repart, accélère, suit sa logique pendant que le protagoniste nous parle du délire bureaucratique auquel il doit faire face, une logique qui se révèle aujourd’hui, dans un contexte de « crise », encore plus qu’hier, inhumaine, autoréférentielle et insensée.

Par moments on arrête de suivre le témoignage du réfugié car nous sommes pris par ce sentiment de confusion et de dispersion, d’incommunicabilité, que n’importe quel habitant d’une grande métropole occidentale a dû sentir un jour lorsqu’il traversait la ville dans le silence étouffé d’un moyen de transport publique.

L’esthétique est minimaliste : elle nous montre qu’il n’y a pas besoin de beaucoup de moyens pour produire une œuvre d’art. Je suis persuadé que son esthétique épouse la philosophie zen du « moins c’est plus » pas seulement à cause du manque de moyens et de temps : il s’agit d’un choix artistique.

Les images sont alternées par des moments de noir où l’on voit apparaître des vers du grand poète soufi (le courant mystique de l’Islam) Roumi, qui est né en 1207 dans l’actuel Afghanistan. Vers splendides qui pourraient avoir été écrits hier par un usuraire du RER, vers comme :

« Je suis de cette ville / qui est la ville de ceux qui sont sans ville ».

Dans la troisième partie nous quittons le transport public et nous nous retrouvons à pieds, en train de parcourir la rue de Belleville. Nous pouvons voir donc des visages et des possibilités de vraies relations qui nous permettraient de sortir de l’aliénation et de l’isolement qui règnent dans une ville parfois cruelle comme Paris. L’échelle se fait plus humaine, les gens rient, se parlent, s’aiment. Le parc de Belleville est beau le soir, malgré tout, contre tout. Un cerf-volant est sur une chaise, à la fois inerte et prêt à voler. Notre réfugié a échappé à la mort. Il n’a pas été rapatrié pour l’instant, malgré les menaces insistantes des autorités. Il survit au jour le jour dans un système peu humain mais où on peut trouver partout de l’humanité. Il s’interroge dans la dernière chanson sur l’absurdité de la loi, de l’ordre social :

« Moi, je ne sais pas, et toi, ô mon Dieu, tu sais selon ta loi. Quelqu’un devint mendiant, quelqu’un sans bras et quelqu’un d’autre un roi ».

Il s’interroge, donc il est vivant. Comme toi, comme moi…

Andrea Verga
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