Rêve d’être ourse

 

 

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Tête d’Ourse, par Legrand.

 

 

 

L’inquiétude qui naît en moi n’est pas des moindres : je me rends compte que je deviens peu à peu ce personnage liminaire dont on me parlait en Alaska, un naa’in, une femme des bois qui sent tout parce qu’elle n’est pas d’ici ni de là-bas d’ailleurs, un être photosensible qui réceptionne des informations exogènes en permanence puisque, se situant dans la zone incertaine et ambivalente de l’entre-deux mondes, elle est nécessairement plus exposée. Sauf qu’à Tvaïan sous le volcan, les Even ne me surnomment plus « Naa’in » comme les Gwich’in, mais « Matura ». Matura, c’est l’ourse. Ça, c’est à cause de mes appétences sylvestres (je n’ai toujours pas renoncé à grimper aux arbres), de mon goût prononcé pour les myrtilles (je peux passer des heures assise au milieu des champs à fourrager), de ma musculature trop prononcée pour une femme (les parois alpines ne sont pas si loin), et surtout des rêves que je fais, comme l’ourse qui ne dort pas mais rêve cachée dans sa tanière sous terre et réinvente son monde chaque hiver avant de ressortir au grand jour.

Moi qui venais enquêter sur leurs formes de pensées à eux, me retrouve à rêver à leur place, on me traque et on m’investigue, on veut savoir ce que je vois pour savoir où aller chercher les animaux, mais je n’en sais rien moi, et d’ailleurs je n’en veux plus, de ces rêves ; je voudrais me cantonner à être ce que je suis, une anthropologue sur le terrain qui sait mettre l’espacement nécessaire entre elle et son objet d’étude, je voudrais croire à cette fable de la distance critique dont on se convainc entre anthropologues pour assurer notre légitimité scientifique – et surtout pour préserver notre santé mentale. Là-bas alors je repense à Claude Lévi-Strauss, je me dis que ça doit être ça, son « observation intégrale », je me dis aussi que je suis peut-être en danger si tel est le cas, puisque qu’elle est celle « après quoi il n’y a plus rien, sinon l’absorption définitive – c’est un risque – de l’observateur par l’objet de son observation».

Nastassja Martin

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