Poissons pour tous #8

 

Poisson 8 camille ortie.JPG
une oeuvre de Camille Ortie

« […] tu ferais mieux de te préparer au saut dans l’hyperespace. C’est aussi désagréable que d’être bu.
— Qu’y a-t-il de si désagréable à être bu ?
— Eh bien, demande à un verre d’eau ce qu’il en pense.
Arthur considéra cette réponse.
— Ford, reprit-il.
— Ouais ?
— Que fait au juste ce poisson dans mon oreille ?
— De la traduction. C’est un Babel Fish. Tu peux vérifier dans Le Guide si tu veux.
Il lui lança Le Guide du routard galactique puis se recroquevilla en position fœtale dans l’attente du saut.
À ce moment précis, Arthur sentit son esprit perdre pied, ses yeux se révulser et ses pieds commencer à lui couler dans le crâne. Autour de lui, la pièce s’était repliée, ratatinée, pour disparaître en le laissant plongé au beau milieu de son propre nombril.
Ils étaient en train de traverser l’hyperespace.
« Le Babel Fish, expliquait tranquillement Le Guide du routard galactique, est petit et jaune ; il ressemble à une sangsue et c’est sans doute la chose la plus bizarre de l’univers : il vit en effet de l’énergie des ondes cérébrales émises non pas par son hôte mais par tous ceux qui l’environnent. C’est en absorbant toutes les fréquences mentales inconscientes desdites ondes qu’il tire sa subsistance. Il excrète ensuite dans l’esprit de son hôte une matrice télépathique formée en combinant les fréquences des pensées conscientes avec les influx nerveux recueillis au niveau des centres d’élocution du cerveau qui les a générés.
       Le résultat pratique de tout cela est qu’il vous suffit de glisser un Babel Fish dans votre oreille pour instantanément comprendre tout ce que l’on vous dit et ce, dans n’importe quelle langue. Les structures linguistiques effectivement entendues sont le décodage de la matrice d’ondes cérébrales injectées dans votre esprit par le Babel Fish.
       Cela dit, qu’une créature aussi incroyablement utile ait pu évoluer purement par hasard relève d’une coïncidence si bizarrement improbable que certains penseurs ont cru bon d’y voir une preuve définitive et sans appel de la non-existence de Dieu.
       Leur argumentation se développe à peu près ainsi : « Je refuse de prouver que j’existe, dit Dieu, car prouver c’est renier la foi et sans foi, je ne suis plus rien.
— Pourtant, remarque l’Homme, le Babel Fish en dit long sur le sujet, non ? Son évolution ne saurait être le seul fruit du hasard. Il prouve votre existence et donc, selon votre propre théorie, vous n’existez pas. C.Q.F.D.
— Sapristi, s’exclame Dieu. C’est que je n’avais pas pensé à ça ! » et sur-le-champ il disparaît dans une bouffée de logique.
— Bah, c’était facile », dit l’Homme puis – en guise de rappel – il se met à prouver sur sa lancée que le noir est blanc et finit écrasé sur le premier passage pour piétons.
       La plupart des théologiens de renom estiment que cette argumentation ne vaut pas un pet de lapin mais cela n’a pas empêché Oolon Colluphid de ramasser une petite fortune en en faisant le thème central de son dernier succès : Eh bien, voilà qui règle enfin la question de Dieu.

       Entre-temps, en supprimant effectivement toutes les barrières aux communications entre les diverses races et cultures, ce pauvre Babel Fish était à l’origine de plus de guerres et de massacres sanglants que n’importe quelle autre cause dans l’histoire de la création.

       Arthur laissa échapper un faible grognement. »

ADAMS, Douglas, Le Guide du Routard Galactique H2G2, I, trad. Jean Bonnefoy, Ed. Gallimard, Coll. Folio SF , 2013 (première édition traduite en français 1982), p. 106-110. Préalablement cette oeuvre fut un feuilleton-radio diffusé par la BBC en 1978.

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