S’autoriser à la fulgurance

IsaSator
Isa Sator de Michel Carton

Entretien avec l’artiste coloriste Isa Sator

Costanza Tabacco : Bonjour Isa Sator, il y a moins d’un mois votre dernière exposition « Les Grandes Cocottes » touchait à sa fin dans les locaux de l’Orangerie du Sénat au jardin du Luxembourg à Paris. Pouvez-vous nous la présenter en quelques mots ?
Isa Sator : Lors d’une promenade avec une amie pour les rues de Paris on se faisait la réflexion que autrefois certaines femmes qu’on appelait les « cocottes » se faisaient offrir des hôtels particuliers magnifiques par des hommes importants, très souvent des hommes de pouvoir. Peu avant cela, ma candidature pour exposer à l’Orangerie du Sénat avait été retenue. Il s’agit à la fois d’un bel écran et d’un lieu de concentration du pouvoir. L’idée est ainsi germée dans mon esprit de remettre les femmes au centre d’une telle enceinte : c’était assez marrante de faire ce clin d’oeil coquin ! Et puis ma palette se prête beaucoup à toutes ces plumes, ces couleurs, ces choses flamboyantes et somptuaires ! Apparu entre 1840 et 1870, le phénomène très parisien des «cocottes » a durée jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale. J’ai représentées les principales «grandes horizontales » de l’époque auxquelles j’ai rajouté des couples mythiques et des scènes de
la vie ordinaire, en sachant que ce n’était pas ordinaire du tout : elles se levaient à 16h… Mais il ne faut pas oublier qu’il y avait de la pauvreté aussi : sauf pour les « cocottes » les plus riches, l’indigence physique et sentimentale étaient juste derrière les parures et les fastes. J’avais l’envie de placer ces « années folles » au Sénat, une institution qui dort faite de gros monsieur assis sur de fauteuils rouges… Vous savez que il y a trois tailles de fauteuil au Sénat ?
CT : Dans ce cycle, on trouve aussi Matha Hari (danceuse), Sarah Bernhardt (comédienne) et des reproductions de« L’origine du monde » de Gustave Courbet. Le cadre historique de Paris Belle Epoque est dépassé en faveur d’une réflexion plus universelle…
IS : A partir du moment où Napoléon leur avait retiré toute liberté, les femmes n’avaient plus aucun droit de cité. Quand elles n’avaient pas l’envie d’être sous le joug d’un homme, ni l’argent nécessaire à une vie autonome, et si la « scène » ne marchait pas, les femmes se faisaient des amants riches pour cumuler des patrimoines – qu’elles dépensaient très vite d’ailleurs ! Les seuls moyens qui leur restaient étaient le charme et la beauté. Pour moi une « cocotte » c’est une femme intelligente qui va mettre en avant ses attributs féminins pour acquérir de la liberté. C’est une femme qui cherche à s’épanouir librement moyennant la prostitution. Les cocottes étaient des
artistes quelque part, car elles se battaient pour être libres et pour être bien…
CT : Pourquoi insérer dans ce cycle « L’origine du monde » ?
IS : Les peintres de l’époque peignaient les cocottes : c’était une période de folie, on ne sait pas qu’est-ce qui se passait dans les ateliers ! On prétend que pour la réalisation du tableau, Courbet ait disposé de trois femmes dont l’une serait la cocotte Apologie Sabatier. Avant de savoir qu’elle avait peut être été la modèle de Courbet, je l’avais déjà inséré dans le cycle des portraits car ça me manquait une femme rousse. Pour ce qui est du rideau, c’est un clin d’oeil à Jaques Lacan et ça relève de la vraie histoire du tableau. A l’origine, il avait été commandité par un turque qui il’avait tenu caché sous un rideau vert (la couleur de l’islam). Ensuite, il a voyagé pour finir chez Jaques Lacan qui l’avait mis sous un rideau de velours rouge.
CT : Depuis vos premiers peintures (« Nouméa ») en passant à travers les cycles « Marie
Antoinette », « Thai Blodes », «Les Indiennes », la présence de la femme est primordiale. Il s’agit néanmoins d’époques et rôles très divers. Quel est le fil rouge?
IS : C’est l’energie primordiale que ont les femmes : elles sont primordiales dans l’évolution humaine. C’est pourquoi on les asservi, on les éteint, on les met de coté. La femme c’est le solstice de l’humanité. Quelque soit l’époque, ou l’endroit, où elles se trouvent, elles sont plus avisées, il me semble…

 

CT : Ce que je trouve attachant chez vos « cocottes » c’est le conflit entre le regard et le corps..L’exubérance et la légèreté se doublent de passions contraires : la malice, la colère, la tristesse…Est-ce que cela est voulu ?
IS : Les yeux sont très présents, c’est vrai. Ils sont furieux parfois, mais ils interrogent surtout. Je crois en effet que les vraies choses sont dans les oxymores : on vous présente quelque chose de froid et à l’intérieur c’est chaud, c’est pourquoi, il faut aller au delà. Voilà pourquoi les yeux interrogent. Je trouve que des fois les femmes savent mieux comment aller au-delà. C’est l’esprit humain qui est intéressant, mais les femmes sont animées de plus de … – allez, je vais le dire – de sensibilité !

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CT : Lors du finissage de « Les Grandes Cocottes », vous étiez maquillée et habillée d’une
manière excentrique. J’a lu que vous le faites souvent et que vous invitez les visiteurs à faire de même. Pourquoi vous déguisez-vous ?
IS : [elle s’éclate de rire] Il s’agit d’une vraie prestation dans la prestation ! Pour moi, le vernissage c’est comme une noce : je suis mariée avec mes oeuvres et j’attends mes invités. C’est une fête : quelque chose que je veux très vivant. Comme dans La rose pourpre du Caire, je rentre dans mon tableau et je ressorts… et j’invite chacun à le faire.
CT : J’ai l’impression que vos peintures vous rassemblent. Est-ce le cas ?
IS : Ce sont mes bébés. Moi je n’ai pas d’enfants par exemple : mes tableaux les remplacent très largement…
CT : D’une manière générale, quel est le rôle du corps de l’artiste dans le processus de création ?
IS : Moi je pars du principe que c’est mon esprit qui dirige mon corps et pas le contraire.
Aujourd’hui beaucoup de gens font cette confusion : c’est le corps qui les mène alors que c’est l’esprit qui doit mener le corps … et tout le reste d’ailleurs. Mon esprit et mon choix sont les protagonistes du processus de création : je sais très bien qu’est-ce que je veux et rien ne déroge à ça, rien vient perturber ce que j’ai décidé de faire. En tant que artiste, il faut dépasser sa propre histoire et privilégier de sujets plus universels. Il faut que l’esprit dirige à la fois le corps et les intentions surtout. Les intentions ! Mais il faut que tout ça soit bien en phase, il faut avoir une altérité très forte et en avoir conscience.
CT : Esquissée sur votre site, votre biographie raconte d’une avocat devenue artiste. Entre les deux, un long séjour en Nouvelle Calédonie. Comment l’inspiration à pris le dessus?
IS : Quand j’étais très petite je le savais déjà très confusément que j’étais très à part. Chez moi par exemple j’organisais des discussions avec mes nounours – elle rit – je faisais le thé, ou l’école, pour des gens invisibles. J’imaginais déjà plein de gens autour de moi. C’était un peu la prémonition de ce que allait devenir ma vie. Après je n’ai pas été exhortée à devenir artiste et j’ai fait des études d’avocat. Une fois prêté serment, j’avais une bulle ici – elle met sa main à l’hauteur de la bouche de l’estomac. Tout allait bien mais je n’étais pas heureuse ! Mais à qui dire ça ? Je suis partie en Nouvelle Caledonie m’éloigner de l’enfer parisien : je pensais que là-bas j’aurais exercé mon métier comme un artisan. Mais déjà dans l’avion je savais que ça allait être dure, que j’avais rendez-vous avec moi en fait. Là-bas ça a été encore plus dure parce que je gênais la
communauté des avocats en place. Je suis rentrée dans une adversité terrible, mais je ne me suis pas écroulée. C’est à ce moment que je vais devenir peintre. Il n’y a que dans la peinture où vous pouvez ne pas faire de compromission. Pour être un très grand peintre, il faut être extrêmement éthique et intègre. Mais cela ne vaut pas dire de faire que des choses morbides et sérieuses. C’est tout le contraire : quand vous êtes très puissants il n’y a plus rien qui vous angoisse. Pour revenir à votre question : l’inspiration est arrivé dans l’adversité.

 

CT : Plus en général : quelles ont été vos sources majeurs d’inspiration chez les artistes de hier et aujourd’hui ? Si bien par homologie que par contraste…
IS : Le Caravage, par contraste ; je le trouve fabuleux mais quelle vie horrible a-t- il eu ! La femme de l’époque aussi, je l’adore : Artemisia Gentileschi. Elle m’inspire cette femme, car son histoire est aussi une course contre les huissiers, une fugue entre Rome et Naples. Et ça m’impressionne ! Elle avait une peinture de maître mais féminine. Il y en a beaucoup d’autres d’artistes qui m’inspirent, Matisse et Monet par exemple. Il remplissent la pièce à eux tous seuls, la peinture c’est ça ! J’ai bien aimé Basquiat mais son un univers est très sombre, effrayant. Moi c’est qui m’interesse c’est ce qui vous tire vers le haut : moi je veux tirer les gens vers le haut. La société a besoin de savoir que le monde merveilleux existe. On est là pour ça nous, les artistes…
CT : Continuons à explorer votre biographie : votre nom d’artiste relève du carré Sator, un carré magique contenant le palindrome latin SATOR AREPO TENET OPERA ROTAS. Qu’est-ce que cette phrase signifie pour vous ?
IS : Le sujet de la phrase du carré c’est le « Sator », celui qui détient les clés de l’univers . Or, le « Sator » n’est pas un individu en particulier, c’est tous. Il faut initier les gens à ça pour qu’ils ne soient plus dans la peur. Je voudrais faire des peintures qui émettent des ondes, car c’est mon esprit qui est dedans. La plus-value de mes créations c’est qu’elles vous accompagnent dans ce sens, comme un filtre (elle rit)…
CT : Lors de l’une de vos dernières expositions à Paris, « ADN Sator » (Galerie JPHT en 2015) vous avez parlé d’une expérience de « satorisation » qui serait offerte aux visiteurs. Qu’est-ce que cela signifie ?
IS : Je vais vous rassurer : la « satorisation ça vous fait du bien, ça vous tire vers le haut ! L’expo «ADN SATOR » parlait de l’importance de pousser les uns et les autres à grandir en les tirant vers le haut. Le « cabinet de satorisation » c’est chacun de nous en vrai, mais nous n’y sommes pas habitués. C’est comme lorsque vous rencontrez quelqu’un et vous vous sentez bien : d’un esprit à un autre, il y a une empathie, une fusion, un échange dont nous avons pas forcement conscience.
La peinture aide à que cela se fasse. Je voudrais entrainer les gens à réfléchir sur le fait qu’ils sont plus que des os et du sang. Il faut inciter les gens à faire confiance à leur esprit. Les artistes servent à ça. Il s’agit de choses très sérieuses mais qu’on peut dire d’une manière colorée et très amusante.
CT : Sur votre site, nous vous voyons à l’oeuvre dans la création de « Les baigneuses ». A un certain moment, vous dites: « Elles sont quelque part où elles sont autorisées à être nues… » . En me laissant porter par le son des mots, la« satorisation » évoquée tout à l’heure me fait penser à l’« autorisation » et à l’expérience de « s’autoriser ». Cette constellation de mots qu’évoque chez vous?
IS : La peinture a pour but de rassurer les gens sur le fait que il y a d’autres mondes. Il y a d’autres mondes dont on vient , on est et on va aller. La mort n’existe pas en réalité : il y a d’autres mondes avec lesquels il faut faire le lien. Est-ce que ils sont parallèles à nous?, peut être. Est-ce que ils sont hantés?, certainement, il y en a en ce moment et il y en aura après et nous on fait partie de tout ça . L’esprit est éternel et immortel . Ce que on est en tant qu’être est immortel. Le « Sator » c’est chaque être humain qui devrait être capable de s’autoriser à faire tout ce que il a envie de faire. Chacun devrait faire absolument tout ce que il est capable de faire si son éthique est en place. Je trouve que les artistes sont là pour accompagner dans ce parcours. On émet/on capte …
il y a des émissions et des réceptions qui se font et une peinture émet des ondes : c’est la «satorisation », ça émet des nouvelles façons de penser, des nouvelles façons de voir … Moi je l’ai très clair dans ma tête et je m’y suis consacrée car c’est la raison pour laquelle je suis-là physiquement.

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Isa Sator de Michel Carton

CT : Vous vous définissez d’abord comme une coloriste : est-ce que vous vous inspirez d’une symbolique donnée ? Quelles sont vos techniques ?

 

 

IS : J’ai le cercle chromatique dans la tête : pas besoin de prendre une palette, c’est très instinctif. J’adore les oppositions de couleur et quand je travaille je n’y pense même pas, ça se fait tout seul. Si je réfléchis je vais me tromper. Il ne faut pas réfléchir – elle rit – il faut juste se laisser aller. Techniquement, j’aime beaucoup aller avec la bouteille : j’aime bien parce que quand t’hésites t’es mort, donc il ne faut pas hésiter. Il faut y aller. La peinture c’est un geste artistique en soi, directement relié à votre esprit qui a des choses à vous dire…
CT : En parlant de votre expérience lors de la création d’une peinture,vous parlez de « fulgurance» : pourriez vous nous définir davantage ce mot ?
IS : Dans l’entretien avec Sarah Seguélin j’explique que pour moi le jaune c’est la « fulgurance »: c’est les choses qui se passent là, toute suite… Allez-hop : vous laissez tout tomber, vous lâchez toutes les prises sur tout ce que vous savez. Vous faites confiance et vous y allez carrément car ce que vous allez faire, ça va être bien. Moi je l’explique ainsi : notre cerveau est lié au cosmos.
Les êtres humains pensent que ça s’arrête là leur corps – elle met ses mains sur le sommet de sa tête. Mais ce n’est pas ainsi : il y a plein de choses autour de nous sauf que on ne les voit pas. La parole n’est que un aboiement et un jour sa suffira de se regarder dans les yeux pour se comprendre. Moi j’en suis là : dès que je vois quelqu’un, je sais ce qu’il pense, ce qu’il est. Avec qui le partager ? Moi je le partage avec la peinture et ce n’est pas la peine de le faire à travers des sujets tristes, ni d’être traité d’une façon sérieuse. Il faut aider nos contemporains à sortir du carcan de l’angoisse et de la peur…
CT : Quels sont vos projets à venir?
IS : La brasserie le « Sélect » (boulevard Montparnasse) m’a proposé d’exposer des peintures de petit format pendant le mois de décembre 2018. Tous les peintres allaient au « Sélect » , c’est une institution à Paris !
CT : Félicitations!
IS : Oui, c’est une bonne nouvelle. De toute façon, là où je vais il n’y aura que des bonnes
nouvelle… !

Paris, septembre 2017

Propos recueillis par Costanza Tabacco

 

 

 

Cette article a été publié en italien sur le site parigigrossomodo.com

Pour plus d’informations sur le travail d’Isa Sator ici

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